Une enfance aux quatre coins de l’Afrique
Je crois que, pour comprendre Les Landines, il faut remonter bien avant les cabanes, bien avant la Gironde et même bien avant ma rencontre avec Kevin. Il faut remonter à mon enfance, parce que finalement, beaucoup de choses étaient déjà là, sans que je le sache. Je suis née dans une famille qui avait l’Afrique dans les veines. Mes parents étaient médecins-chercheurs et travaillaient sur les maladies tropicales, et mes grands-parents paternels étaient eux aussi médecins en Afrique. Nous avons donc beaucoup voyagé au gré de leurs postes. J’ai grandi dans plusieurs pays, avec des départs, de nouvelles maisons, de nouvelles écoles et de nouveaux visages. La France faisait partie de ma vie, mais souvent par petites parenthèses : nous y revenions, nous y restions quelque temps, puis nous repartions. Pour moi, c’était simplement normal. Je ne savais pas que mon enfance était différente de celle de beaucoup d’autres enfants. Je savais juste qu’il fallait parfois refaire ses valises et apprendre à connaître un nouvel endroit.
Des papillons bleus, des singes et la forêt comme terrain de jeu
Parmi mes premiers souvenirs, il y a la Guyane. J’avais environ six ans lorsque nous avons vécu à Cayenne pendant un an et demi. Et pour une petite fille, la Guyane était un spectacle permanent. Je me souviens des papillons Morpho, ces immenses papillons d’un bleu presque électrique qui me fascinaient. À la maison, il y avait aussi des animaux qui, aujourd’hui, paraîtraient assez peu ordinaires dans une maison familiale : des tatous, des porc-épics, des paresseux… Et puis il y avait Vat. Vat était un petit singe saïmiri. Ma petite sœur était encore un bébé et, comme elle commençait à peine à marcher, elle se retrouvait parfois avec le petit singe sur le dos. Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que cette scène doit sembler assez surréaliste. Pour nous, pourtant, ce n’était pas une attraction : c’était notre quotidien.
Le week-end, nous partions en brousse, nous dormions dans les carbets, nous allions jusqu’au village de Cacao. Il y avait la chaleur, l’humidité, les bruits de la forêt, les couleurs incroyables et cette sensation que la nature était partout, tout près de nous. Je n’avais évidemment aucune idée que je garderais tout cela en moi. Je vivais simplement cette enfance, avec les yeux grands ouverts sur tout ce qui m’entourait.
Le Bénin, les chevaux et une liberté immense
Après la Guyane, nous sommes partis au Bénin, où j’ai vécu jusqu’à mes douze ou treize ans. J’ai adoré ce pays. C’est là que j’ai découvert l’équitation et que j’ai eu mon premier cheval. Et très vite, le cheval est devenu bien plus qu’une activité pour moi : c’était la liberté. Avec ma meilleure amie, nous partions pendant des heures. Nous prenions nos chevaux au club et nous partions simplement nous promener, parfois jusqu’aux plages de Cotonou. Il suffisait de monter à cheval et de partir. Pas besoin de savoir exactement où nous allions ni à quelle heure nous rentrerions. Je découvrais le pays à cheval, je voyais les paysages changer, je rencontrais des gens, je croisais des animaux… et surtout, j’avais cette sensation extraordinaire de pouvoir aller partout. Avec le recul, je mesure la chance que j’ai eue de vivre cela aussi jeune.
Le Cameroun, l’adolescence et l’atelier au fond du jardin
Puis nous avons déménagé au Cameroun, où j’ai vécu mon adolescence. Là encore, j’ai eu la sensation de vivre mille vies en une. Nous partions à Kribi pendant les vacances, nous faisions des week-ends en brousse, nous allions voir les réserves, les animaux, les plantations de thé et de coton. J’ai rencontré des amis qui sont toujours dans ma vie aujourd’hui. Il y avait entre nous ce lien particulier de ceux qui ont grandi loin de leur pays d’origine et qui ont partagé des expériences que l’on ne peut pas vraiment expliquer. Nous étions français, mais nous vivions au quotidien au milieu d’autres cultures, d’autres façons de penser et d’autres manières de vivre. Nous avions aussi accès au centre culturel français, aux livres, aux films, aux expositions et aux activités artistiques. Cette ouverture sur le monde a beaucoup compté pour moi.
C’est également au Cameroun que j’ai découvert la peinture. J’ai commencé à prendre des cours et j’ai immédiatement accroché. Mes parents m’ont même aménagé un petit atelier dans le jardin, où je pouvais peindre, essayer, rater et recommencer. Je faisais également du cheval et de la danse : j’étais une adolescente assez occupée ! Vers seize ou dix-sept ans, j’ai réalisé ma première exposition et j’ai découvert le bonheur de créer quelque chose de mes propres mains. Et puis il y avait un petit problème : nous étions au Cameroun. Un jour, un singe a réussi à passer à travers les barreaux de mon atelier. Il est entré tranquillement et s’est attaqué à mon matériel de peinture. Il a écrasé mes tubes, saccagé mes peintures et, pour couronner le tout, mangé mes pinceaux. J’étais effondrée. À cette époque, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, trouver du matériel artistique en Afrique n’était pas aussi simple qu’aujourd’hui. Ce n’était pas le genre de choses que l’on pouvait remplacer le lendemain en allant faire quelques courses. J’avais donc perdu mes peintures, mes pinceaux, une partie de mon matériel… et surtout l’envie de retourner dans cet atelier. Aujourd’hui, cette histoire me fait rire. Sur le moment, beaucoup moins. Mais finalement, elle résume assez bien mon enfance : même lorsqu’on essayait simplement de peindre tranquillement dans son petit atelier, il fallait accepter que la vie puisse venir y mettre son grain de sel. Ou plutôt, dans ce cas précis, ses pattes et ses dents.
Le Niger : dix-huit ans, une petite moto et le désert
Après le Cameroun, je suis partie au Niger pour ma terminale, à Niamey. Je n’y suis restée qu’un an, mais j’ai vécu cette année à toute vitesse. J’avais une petite moto, mes amis aussi, et nous avions cet âge où l’on se croit invincible et où l’on trouve parfaitement normal de partir passer la nuit dans les dunes. Alors nous partions. Nous roulions jusqu’au désert, nous faisions un feu, nous écoutions de la musique et nous passions nos soirées dans le sable. Parfois, nous dormions sur place et nous rentrions au petit matin. Il y avait aussi, à Niamey, une boîte de nuit en plein air. Oui, vraiment : de la musique, des lumières, des bars… mais pas de toit. Le cinéma aussi était en plein air. Quand je repense à cette période, je retrouve cette sensation de nuits chaudes, de sable, de ciel immense et de liberté. On vivait beaucoup dehors, et cette manière de profiter pleinement des espaces, de la nuit et de ce qui nous entourait m’est certainement restée.
C’est également au Niger que j’ai rencontré Kevin. Et l’anecdote me fait toujours sourire : sa mère était ma professeure de sport ! Nous étions adolescents. Nous nous sommes rencontrés, nous avons vécu une première histoire, puis la vie nous a séparés pendant quelque temps.
Deux parcours qui se croisaient déjà
Kevin avait lui aussi grandi en Afrique. Ses parents étaient français, mais ils avaient décidé, dans les années 1970, de quitter la France pour partir vivre sur le continent africain. Kevin est né à Bangui, en Centrafrique, puis a vécu notamment à Djibouti avant de vivre au Niger. Lui aussi avait connu les départs, les changements de pays, les cultures différentes, les amitiés très fortes et cette façon de grandir avec un regard un peu décalé sur la France. Nous avions donc beaucoup plus en commun que nous ne le pensions.
Après mon bac, j’ai dû rentrer en France et le contraste a été… disons, assez violent. J’avais grandi presque toute ma vie en Afrique et je me suis retrouvée à Paris, avec mes études d’art et l’envie de comprendre ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie. J’ai découvert la ville, les musées, les expositions et les écoles d’art. Tout cela me plaisait énormément : Paris était une véritable mine pour quelqu’un qui aimait la création. Mais je me sentais aussi un peu perdue. Et puis il y a eu un détail auquel je n’avais pas été préparée : la neige. J’avais presque vingt ans lorsque j’ai découvert ce que c’était que de recevoir une boule de neige bien compacte en pleine figure. Je ne connaissais pas, je n’avais pas les codes et, visiblement, je n’avais pas non plus anticipé qu’une boule de neige pouvait être aussi dure ! C’est une petite anecdote, mais elle dit assez bien le contraste de cette période. J’avais grandi sous les tropiques et dans le désert et me voilà en train d’apprendre, à presque vingt ans, les subtilités de la vie parisienne et de la météo française.
Et puis...
Après quelques années, quelques expériences et notamment un passage en Belgique, je me suis retrouvée à me poser beaucoup de questions. J’avais étudié l’art, j’avais mes diplômes, mais je ne savais pas vraiment quelle direction prendre. J’avais surtout besoin de devenir indépendante et de trouver ma propre voie. C’est précisément à ce moment-là que Kevin est revenu dans ma vie.
Nous avions chacun vécu notre vie entre-temps, mais lorsque nous nous sommes retrouvés, quelque chose a immédiatement fait écho. Nous avions toujours cette même façon de regarder le monde, cette envie de liberté, cette difficulté à nous imaginer dans une vie complètement tracée d’avance. Kevin voulait devenir sapeur-pompier. Il a passé les concours et obtenu un poste en région parisienne. Nous avons alors décidé de nous installer ensemble. Puis notre vie a changé de dimension : en 2001, notre fils, Killian, est né. Nous étions devenus une famille et nous nous sommes mariés à cette période-là.
À ce moment-là, nous n’avions évidemment aucune idée de ce qui nous attendait. Nous savions simplement que nous avions envie de vivre, de découvrir et de construire quelque chose qui nous ressemble. Quelques mois plus tard, nous sommes partis au Sénégal avec notre bébé de six mois pour retrouver ma famille. Nous pensions partir pour quelques jours. Nous ne savions pas encore que ce voyage allait complètement changer la suite de notre histoire.